Jacques Drillon, écrivain et journaliste au Nouvel Observateur a dressé une liste édifiante de certaines erreurs de traduction qu’il aurait relevées dans la célèbre trilogie suédoise Millenium.
Au lire de l’article, ces erreurs paraissent effectivement incroyables, voire inacceptables de la part de traducteurs professionnels : pléonasmes, fautes de grammaire, choix maladroit de certains mots, tutoiement abusif … A se demander si les traducteurs (qui ont travaillé à deux) étaient vraiment des professionnels et maîtrisaient réellement la langue française.
La réponse des traducteurs et les explications de Régis Boyer, spécialiste des langues scandinaves, nous apportent un éclairage nuancé de ces accusations (qu’elles soient justifiées ou non). Au-delà de la polémique, toute cette affaire démontre que la qualité d’une édition traduite dépend de facteurs plus ou moins aléatoires :
- Style de l’auteur, style du traducteur : l’une des règles du parfait traducteur, est de restituer le plus fidèlement possible le style original du texte source. Le traducteur doit s’effacer devant l’oeuvre originale. Or, que se passe-t-il si le style d’écriture du traducteur est aux antipodes du texte qu’il traduit, s’il n’arrive pas à se l’approprier, ou s’il est mauvais ? Doit-il l’adapter, l’améliorer ? Que se passe-t-il si le livre est indigeste et par conséquent unbankable ? Que se passe-t-il s’il est complètement ré-écrit ? Quelle est la limite entre traduction et rédaction ?
- Correcteurs/relecteurs des maisons d’éditions : les personnes qui ont relu et corrigé la traduction n’ont apparemment pas été choquées par ces « erreurs »? Peut-être n’étaient-elles pas suffisamment formées ou manquaient-elles de temps ou de motivation, pour pouvoir faire un travail professionnel.
- Temps : selon l’adage bien connu « le temps, c’est de l’argent », plus on passe du temps à fignoler, moins on est rentable. Et le monde de l’édition n’échappe pas à la règle.
- Dictionnaire : les traducteurs mis en cause se réfèrent au dictionnaire le Robert pour justifier certains choix. Cependant, le fait qu’une expression figure dans ce dictionnaire de référence ne signifie pas forcément qu’elle est contemporaine, usitée et qu’elle puisse être lue et comprise par un public issu de milieux culturels différents. Aux traducteurs/relecteurs de faire la part des choses.
- Références interculturelles, littéraires : au-dela de la traduction sémantique, il est important de toujours conserver le registre de langue du texte d’origine (langage courant, soutenu, argot, etc.). Selon Régis Boyer, les suédois ont tendance à tutoyer très facilement et les traducteurs/correcteurs ont choisi de conserver ce tutoiement. Mais dans cet exemple, l’aspect interculturel de la France a été mis de côté. Là encore, il s’agit d’un choix purement subjectif. Fallait-il adapter les formes de politesse pour ne pas choquer les lecteurs français ou bien faire transparaître la culture suédoise ? Le lecteur a-t-il envie de s’en imprégner ?
- Auteur du livre : il est plus facile de rester fidèle au texte source lorsque l’on a la possibilité de parler et d’échanger directement avec son auteur. Or Stieg Larsson était décédé à la publication de ses livres, les traducteurs n’ont donc pas pu s’entretenir avec lui sur ses choix sémantiques, ses préférences stylistiques, ce qui a favorisé les interprétations personnelles.
- Epoque : ce facteur ne s’applique pas à Millenium, mais de nombreux classiques sont régulièrement réédités avec une nouvelle traduction, adaptée à l’image de la société contemporaine.
D’un point de vue linguistique, le traducteur est toujours amené à « trahir » la vrai pensée de l’auteur à un moment ou à un autre, comme l’illustre si bien l’adage italien « traduttore, traditore » (traducteur-traître), bien connu de la profession. Il faut ajouter à cela la savante pondération de tous ces facteurs, de façon à rendre le contenu suffisamment fidèle, intelligible et lisible pour ne pas perturber la lecture par des considérations syntaxiques et grammaticales. Le résultat final dépendra de l’importance accordée à tel ou tel facteur, non seulement par le traducteur, mais aussi par tous les protagonistes du projet (l’auteur de l’oeuvre originale, le donneur d’ordre, le(s) relecteur(s), …). Ceci prouve que la traduction n’est pas une science exacte et qu’il existera toujours des milliers de traductions possibles pour un seul et même texte.
ARTICLES COMPLETS :
Critique de J. Drillon: Les bourdes de millenium
Réponse des traducteurs : Le critique littéraire qui ne reconnaît pas la Bible
Eclairages de R. Boyer : Il n’y pas de textes suédois légers
